Le goût de l’autre : quand le banquet réveille nos cœurs isolés


Apéros ships, vins en cubis, repas solitaires : comment nous sommes devenus sourds au plaisir. Le manifeste d’un épicurien pour réveiller nos appétits.
Plaidoyer pour l’hédonisme partagé.

L’Art du banquet : quand la rencontre authentique réveille nos sens endormis

Lors de la dernière drag queen party, un invité me glisse à l’oreille en partant : « David, c’est incroyable, je n’ai jamais vécu un banquet comme ça de ma vie. » Une part de moi sourit, flattée d’avoir créé ce moment de bonheur.
Mais une autre part s’inquiète et se demande : qu’a-t-il fait pendant de sa vie pour qu’une simple soirée autour d’une table devienne l’un de ses plus beaux souvenirs ?

Cette question me hante car elle révèle quelque chose de troublant sur notre époque : nous avons normalisé une forme de pauvreté relationnelle sans même nous en apercevoir. Nous nous sommes habitués aux ersatz de la rencontre, aux simulacres du partage, aux fantômes du festin.

L’équation mortifère de notre temps : quand nous oublions de faire la fête

L’isolement moderne s’avère pernicieux, sournois. Il s’organise à travers des mécanismes précis que nous pouvons identifier.
Les algorithmes des réseaux sociaux nous enferment dans des bulles informationnelles qui renforcent nos opinions existantes. Quand nous tombons sur un avis divergent, notre système nerveux réagit comme face à une agression physique : cortisol, adrénaline, réflexe de fuite ou de combat.
Nous développons une intolérance croissante à la contradiction, nous demandant avec stupéfaction : « Pourquoi détient-il une vérité différente de la mienne ? »
Cette intolérance à l’altérité nous pousse vers un isolement relationnel où « ne pas être d’accord » signifie désormais « tu n’es plus mon ami ».

Mais l’isolement ne touche pas seulement nos relations humaines. Nous nous sommes également déconnectés du vivant lui-même. Nous ignorons ce qu’est un compost, le réseau souterrain qui entoure un arbre, les rythmes de migration des salamandres qui se font écraser sur nos routes deux fois par an.
Cette déconnexion de la nature se reflète dans nos assiettes : pour la plupart d’entre nous – je fais ce constat au regard de ce que j’observe dans les caddies des gens quand je fais mes courses – nous consommons des produits plastifiés, des boissons insipides, des apéritifs industriels qui nous privent de tout plaisir neurosensoriel authentique.

L’équation devient claire : nourriture morte égale relations mortes égale vie anesthésiée.
Nous cherchons dans le sucre et les écrans cette dose de dopamine qui nous coupe paradoxalement du plaisir profond. « À quoi bon se retrouver pour vivre quelque chose puisque je suis quelque part mort ? », cette question surgit cruellement quand nous réalisons à quel point nous nous sommes éloignés de nos capacités sensorielles premières.

Des 30 glorieuses aux Cévennes : une quête inachevée

Nombre de mes invités incarnent cette trajectoire particulière : ils ont fui le métro-boulot-dodo des Trente Glorieuses pour s’installer dans les Cévennes ou autre région rurale, cherchant à reconnecter avec une vie plus authentique. Mais ils ont emporté avec eux les codes sociaux de l’époque, cette sociabilité de surface où l’important était de « se voir » plutôt que de se rencontrer véritablement.

Observe autour de toi : nous préférons envoyer un SMS plutôt que frapper à la porte, témoignant d’une appréhension croissante face au contact réel.
Les logements modernes privilégient le canapé et la table basse face à la télévision plutôt que cette table centrale avec des chaises où nous pourrions nous asseoir pour discuter, boire un café ou partager un repas.
L’architecture elle-même reflète et renforce notre isolement.

Cette génération a intuitivement compris qu’il fallait fuir quelque chose, mais la société exerce une pression énorme, et être conscient de soi, de ses besoins et les construire demeure complexe. Ils ont quitté la ville pour retrouver le vivant, mais ont parfois conservé les habitudes alimentaires et relationnelles qui les coupaient de leur quête initiale.

Songe aux tableaux impressionnistes de Renoir : ces déjeuners sur l’herbe où les convives s’attardent des heures durant, ces guinguettes au bord de Seine où la conversation s’entremêle aux rires et à la musique.
Ou plus proche de nous, ces déjeuners dominicaux qui rassemblaient trois générations autour de la même table, ces pique-niques familiaux où nous étalions une nappe à carreaux sous les arbres. Ces moments constituaient la trame ordinaire de nos vies, pas des exceptions à célébrer.

Le banquet comme révélateur du vivant

Drag Queen Party
Drag Queen Party

Comment réveiller nos sens endormis ?
Le banquet que je propose ne prétend à aucun miracle.
Il crée simplement un moment de qualité par les cinq sens : une grande table avec des verres en cristal, une cheminée qui crépite, une lumière tamisée, une présentation créative et homogène des mets.
Surtout, des produits qui ont du sens d’un point de vue du vivant – cette viande fumée pendant vingt heures, ces légumes qui ont poussé dans un rayon de vingt kilomètres, ce pain au levain âgé de 10 ans.

La différence entre l’abondance partagée et la consommation solitaire se révèle criante. Nous pouvons acheter la plus belle pièce de bœuf, mais si nous la mangeons seuls devant l’écran, l’expérience devient mortifère. Le partage transfigure l’acte alimentaire en acte social, en célébration du vivant.

Cette table devient un théâtre de la rencontre authentique.
Quand nous offrons un environnement où tous les sens sont sollicités positivement, où la nourriture a du goût et du sens, où le temps s’étire sans contrainte, quelque chose se déverrouille.
Les conversations changent de nature, les regards se croisent différemment, l’appréhension face à l’autre s’estompe.

L’épicurisme de la rencontre

Ce que je recherche dans ces banquets dépasse la simple convivialité.
Il y a cette dimension hédoniste, sensuelle, presque érotique de la rencontre : être ému par un regard, une parole, un geste.
Croquer dans un beau légume procure la même jouissance immédiate que croquer la vie à pleines dents.
Cette connexion entre plaisir gastronomique et plaisir de la rencontre n’est pas fortuite : nos sens constituent notre première interface avec le monde et avec l’autre.

N’y a-t-il pas quelque chose de tragique à attendre soixante ans pour découvrir ce qu’est un vrai banquet ? Cette angoisse me pousse à vivre maintenant, intensément, ces moments de partage et de sensualité. C’est maintenant qu’il est important de créer ces expériences, pas dans cinquante ans quand il sera peut-être trop tard.

Mon fantasme culinaire – cette table garnie d’un mouton entier à la broche, cette pyramide de choux à la crème, ce tonneau de grand cru où nous puiserions à la louche – traduit cette soif d’abondance généreuse qui contraste avec la frugalité subie de notre époque où tout devient normé, interdiction.
Bien que mes convictions écologiques orientent chaque choix, elles n’impliquent aucune austérité. Au contraire : l’écologie joyeuse que je défends célèbre l’abondance du vivant quand elle est partagée équitablement.

J’imagine bien que cela traduit de ma personne une certaine anxiété de la solitude, une envie de rencontrer des personnes stimulantes, de vivre à plusieurs. Je l’assume : cette quête de convivialité intense répond à un besoin vital de connexion humaine que notre époque tend à nier ou à digitaliser.

Chaud ! tartes, brioches, pain et croquettes
Chaud ! tartes, brioches, pain et croquettes

Organiser pour exister : l’art de créer ses propres banquets

Quand as-tu organisé ta dernière vraie soirée ? Pas un « apéro dînatoire » expédié avec des chips et du rosé tiède, mais un moment pensé, préparé, offert généreusement. Nous avons oublié cette évidence : organiser procure autant de plaisir que recevoir.

Préparer un banquet, c’est retrouver le goût de l’anticipation joyeuse. Choisir ses convives, imaginer les rencontres possibles, composer un menu qui raconte une histoire. C’est renouer avec cette excitation enfantine du « et si… ? » : et si cette conversation naissait entre ces deux-là ? Et si ce plat provoquait ce sourire ? Et si cette soirée devenait mémorable ?

L’acte d’organiser nous sort de notre passivité existencielle.
Au lieu de subir l’ennui ou de chercher une distraction externe, nous créons l’événement que nous avons envie de vivre. Nous devenons architectes de nos propres plaisirs, sculpteurs de nos souvenirs futurs. Cette responsabilité créative réveille une énergie vitale que nos vies routinières ont tendance à endormir.

Commence petit : une table dressée avec soin, trois produits choisis avec amour, deux amis invités sans autre prétexte que le plaisir d’être ensemble.
Tu découvriras vite cette évidence : celui qui donne le banquet reçoit au centuple ce qu’il offre.

Dépasser l’appréhension : pourquoi nous finissons toujours par nous amuser !

« Et si personne ne vient ? Et si la conversation ne prend pas ? Et si je me ridiculise ? » Cette petite voix anxieuse nous dissuade d’oser, nous maintient dans notre zone de sécurité mortifère. Pourtant, j’ai observé une constante fascinante : nous finissons toujours par dépasser notre timidité quand l’environnement nous y invite.

L’appréhension sociale diminue mécaniquement quand nos sens sont sollicités positivement. Un verre de bon vin détend les épaules (suis-je OK pour promouvoir la dépendance … je ne sais pas !) Une lumière tamisée adoucit les visages. Une musique bien choisie comble les silences potentiellement gênants. Le cadre fait la moitié du travail relationnel : il crée cette bulle où nous nous autorisons à être nous-mêmes.

Rompre le pain ensemble active des réflexes primitifs de confiance mutuelle. Nos défenses tombent naturellement quand nous mangeons côte à côte. Le simple fait de porter simultanément notre fourchette à la bouche nous synchronise inconsciemment, créé une complicité immédiate.

L’astuce ? Accepter d’avance que les premières minutes seront un peu guindées. C’est normal, prévu, humain. Mais observe : dès que le premier rire éclate, dès que la première anecdote personnelle se partage, l’alchimie opère. Nous sommes des êtres sociaux programmés pour la joie collective. Il suffit de lui donner sa chance.

Retrouver l’art de la fête

Quand as-tu vécu pour la dernière fois un moment où tous tes sens étaient sollicités simultanément, où la conversation t’emportait au-delà du quotidien, où tu repartais véritablement transformé ? Si cette question te laisse perplexe, c’est que tu mesures l’ampleur de ce que nous avons perdu.

Drag Queen Party du 12 février 2022 à la Maison LGBT des Monts Bleus

Le banquet authentique constitue un acte de résistance contre l’organisation sociale de notre isolement. Il prouve qu’une autre façon de vivre ensemble reste possible, une façon qui honore nos besoins sensoriels, notre appétit de rencontre, notre capacité d’émerveillement.
Chaque fois que nous choisissons le produit vivant plutôt que le simulacre industriel, la conversation profonde plutôt que l’échange de surface, la présence incarnée plutôt que la connexion virtuelle, nous réactivons cette part de nous qui sait encore célébrer la vie.

Car au fond, il ne s’agit pas seulement de bien manger ou de bien recevoir. Il s’agit de retrouver cette joie fondamentale de la rencontre humaine, cette capacité à être touché et transformé par la présence de l’autre, cette évidence que la vie mérite d’être célébrée collectivement, sensuellement, généreusement.

Alors, est-ce que je te vois au prochain banquet de la Maison Monts Bleus ?